Bonjour et bienvenue sous le tilleul 🌿
Il existe des livres que l'on referme en se disant :
« J'ai aimé cette histoire. »
Et puis il y en a d'autres qui viennent toucher un endroit beaucoup plus silencieux.
Des livres dont on ne sait pas toujours immédiatement parler.
Parce qu'ils racontent la perte.
L'absence.
Le matin qui revient alors que nous aurions préféré que le temps s'arrête.
Mais aussi cette chose presque incompréhensible lorsque nous sommes au plus profond du chagrin :
la vie qui continue.
Pas parce que tout va soudainement mieux.
Pas parce que ce qui a été perdu peut être remplacé.
Simplement parce qu'après aujourd'hui…
il y aura malgré tout un lendemain.
C'est précisément le territoire dans lequel nous emmène Mélissa Da Costa avec Les Lendemains.
Et si j'ai eu envie d'ouvrir ce livre à l'approche de l'automne, c'est peut-être parce qu'il existe des romans qui semblent appartenir à une saison.
Celui-ci, pourtant, les contient toutes.
🌿 Attention : cet article évoque plusieurs éléments importants de l'intrigue de Les Lendemains. Si vous souhaitez découvrir le roman sans rien en connaître, mieux vaut peut-être revenir le lire après votre lecture.
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Au début du roman, Amande a 29 ans.
Elle est enceinte de sept mois lorsque son mari, Benjamin, meurt dans un accident de moto. Le choc provoque son accouchement, mais leur petite fille, Manon, ne survit pas.
En quelques instants, le monde tel qu'elle le connaissait disparaît.
Alors Amande fait quelque chose que son entourage comprend difficilement.
Elle part.
Elle loue une vieille maison isolée en Auvergne.
Elle ferme les volets.
Elle se coupe du monde.
Elle ne cherche pas immédiatement à « aller mieux ».
Elle cherche presque l'inverse :
un endroit où elle aura enfin le droit d'aller mal.
Et j'ai trouvé cela profondément juste.
Nous employons souvent un vocabulaire étrange autour du deuil.
Il faudrait « avancer ».
« Tourner la page ».
« Reprendre le dessus ».
« Passer à autre chose ».
Comme s'il existait quelque part un calendrier indiquant le nombre raisonnable de semaines pendant lesquelles une personne est autorisée à être effondrée.
Amande, elle, ne veut pas de cela.
Elle ne veut pas qu'on la distraie de son chagrin.
Elle ne veut pas que quelqu'un lui explique que la vie continue.
Elle le sait probablement très bien.
C'est justement le problème.
La vie continue alors que la sienne semble s'être arrêtée.
Il y a donc cette maison.
Isolée.
Un peu retirée du monde.
Et au début, elle ressemble presque à l'endroit idéal pour disparaître.
Amande s'y enferme.
Elle laisse le monde dehors.
Et j'aime beaucoup ce que la maison devient dans le roman, parce qu'elle n'est pas simplement un décor.
Elle accompagne son retrait.
Elle lui offre des murs derrière lesquels ne plus faire semblant.
Avant de devenir peu à peu autre chose.
Un endroit depuis lequel il sera peut-être possible, un jour, de rouvrir une porte.
Et c'est probablement ce qui m'a le plus touchée dans ce roman.
Autour de la maison se trouve un jardin abandonné.
Amande découvre également les calendriers horticoles laissés par l'ancienne propriétaire, Madame Hugues, remplis d'annotations manuscrites. Guidée par ces notes, elle commence progressivement à prendre soin du jardin.
Cela pourrait sembler être un ressort romanesque très simple.
Une femme meurtrie.
Une vieille maison.
Un jardin abandonné.
Elle jardine.
Elle guérit.
Fin.
Mais ce serait passer à côté de ce que le livre raconte de plus intéressant.
Car la nature ne lui dit jamais :
« Oublie. »
Une graine ne remplace pas Benjamin.
Une fleur ne remplace pas Manon.
Un printemps ne répare pas ce qui s'est produit.
Et c'est précisément pour cela que le jardin fonctionne si bien dans cette histoire.
Il ne vient pas effacer la mort.
Il continue simplement à être vivant à côté d'elle.
Il réclame de l'eau.
Une plante pousse.
Une autre ne pousse pas.
Il faut semer.
Attendre.
Tailler.
Observer.
Recommencer.
Sans discours.
Sans promesse miraculeuse.
Il y a quelque chose de très beau dans le jardinage lorsqu'on le regarde ainsi.
Nous pouvons être incapables d'imaginer notre vie dans six mois…
et malgré tout planter quelque chose aujourd'hui.
Creuser.
Mettre une graine en terre.
Refermer.
Arroser.
Ce geste minuscule contient déjà une hypothèse extraordinaire :
peut-être serai-je encore là lorsqu'elle poussera.
Amande ne décide pas soudainement de recommencer à aimer la vie.
Elle commence par faire.
Ses mains retrouvent des gestes.
Son corps sort.
Les saisons avancent.
Et quelque chose en elle avance aussi, presque à son insu.
J'aime énormément la présence de ces calendriers horticoles.
Parce qu'ils créent une relation entre deux femmes qui ne se rencontrent pas de la manière habituelle.
Madame Hugues a laissé derrière elle des notes.
Des indications.
Une mémoire du jardin.
À tel moment, faire ceci.
À telle saison, surveiller cela.
Amande suit ces traces manuscrites et, peu à peu, apprend à connaître le lieu. Ces calendriers la guide pour redonner vie au jardin abandonné.
C'est une transmission discrète.
Une personne a pris soin de ce jardin avant elle.
Maintenant, une autre main reprend le geste.
Le roman avance au rythme des saisons.
Et ce choix prend une importance particulière dans une histoire de deuil.
Car le temps du calendrier et le temps intérieur ne progressent pas nécessairement ensemble.
Dehors, les saisons continuent.
Les bourgeons apparaissent.
Les plantes poussent.
Certaines fleurissent.
Puis fanent.
Les feuilles tombent.
L'hiver revient.
Pendant ce temps, à l'intérieur de nous, il peut sembler que rien ne bouge.
Et pourtant…
si nous regardions plusieurs mois en arrière, peut-être découvririons-nous que quelque chose a changé.
C'est une nuance à laquelle je tiens.
J'aime les livres dans lesquels la nature accompagne une reconstruction.
Mais je me méfie toujours un peu de l'idée selon laquelle il suffirait de planter trois tomates et de marcher pieds nus dans l'herbe pour réparer les blessures les plus profondes.
Les Lendemains parle de quelque chose de beaucoup plus lent.
Le jardin offre des gestes.
Un rythme.
Une attention portée ailleurs.
Des attentes minuscules.
Des déceptions aussi.
Et surtout cette expérience répétée :
quelque chose peut recommencer à pousser.
Cela n'annule pas ce qui est mort.
Les deux réalités peuvent exister ensemble.
Voilà peut-être l'image que je garderai du livre.
Lorsque nous semons une graine, pendant quelque temps…
il ne se passe absolument rien.
Du moins, rien que nous puissions voir.
Nous arrosons de la terre.
Voilà.
😂
Il faut accepter de ne pas savoir.
Accepter d'attendre.
Puis un matin, quelque chose perce la surface.
Minuscule.
Fragile.
Pas encore une fleur.
Pas encore un fruit.
Simplement :
un commencement.
Il me semble que la reconstruction d'Amande ressemble beaucoup à cela.
Un jardin n'est pas une machine à récompenses.
Nous pouvons semer et ne rien obtenir.
Une plante peut souffrir.
La pluie peut être trop abondante.
Le soleil trop fort.
Une maladie peut arriver.
Il faut recommencer.
C'est aussi ce qui rend la métaphore du jardin intéressante.
La vie qui revient n'est pas une ligne droite.
Il n'existe pas un matin précis où Amande pourrait cocher :
« Deuil terminé. »
Puis passer à autre chose.
Les êtres humains ne fonctionnent pas ainsi.
Revivre ne signifie pas cesser d'aimer les absents.
Voilà probablement l'une des idées du roman qui me touche le plus.
Nous avons parfois peur que recommencer à rire, rencontrer quelqu'un, faire des projets ou simplement passer une belle journée signifie que nous avons laissé derrière nous ceux que nous avons perdus.
Comme s'il fallait choisir :
se souvenir
ou
continuer à vivre.
Mais peut-être pouvons-nous faire les deux.
Porter une absence.
Et planter quelque chose.
Pleurer.
Et remarquer une fleur.
Se souvenir.
Et rire de nouveau.
La maison qu'Amande avait choisie pour s'éloigner du monde ne restera pas éternellement complètement fermée.
Au fil de sa reconstruction, les rencontres prennent leur place dans son existence. Au contact de la terre et au fil des saisons, Amande retrouve progressivement la force de s'ouvrir à de nouvelles rencontres.
Et j'aime que cela arrive progressivement.
Car après certaines blessures, revenir vers les autres peut demander presque autant de courage que rester seul.
Le titre lui-même est magnifique.
Les Lendemains.
Habituellement, le lendemain contient une promesse.
Demain, nous ferons ceci.
Demain, nous irons là.
Demain, cela ira mieux.
Mais lorsqu'un événement bouleverse toute une existence, le lendemain peut devenir presque cruel.
Parce qu'il arrive quand même.
Le soleil se lève.
Les gens partent travailler.
Les magasins ouvrent.
Quelqu'un rit dans la rue.
Un voisin sort sa poubelle.
Et nous voudrions presque demander :
« Comment le monde peut-il continuer normalement ? »
C'est peut-être tout le chemin du roman.
Au début, le lendemain est simplement un jour de plus à traverser.
Puis quelque chose se transforme.
Très lentement.
Le lendemain peut contenir :
une graine à surveiller ;
un travail au jardin ;
une personne à retrouver ;
quelque chose que l'on attend.
Et finalement…
un avenir.
L'éditeur résume d'ailleurs le mouvement du roman par cette idée : chaque lendemain finit par redevenir une promesse d'avenir.
Je trouve septembre particulièrement adapté à cette lecture.
Pas parce que le roman serait un « roman d'automne ».
Il traverse les saisons.
Mais septembre se trouve justement à un endroit étrange du calendrier.
L'été n'est pas tout à fait parti.
Les arbres sont encore largement verts.
Certaines journées sont chaudes.
Et pourtant, quelque chose change.
La lumière.
La durée des jours.
Les jardins.
Les habitudes.
Septembre nous rappelle que finir et commencer peuvent exister au même moment.
Et cela ressemble beaucoup à ce que raconte Les Lendemains.
Ce n'est peut-être pas un roman que j'aurais envie de dévorer uniquement pour savoir « ce qui va se passer ».
Il invite davantage à s'arrêter.
À regarder ce qu'Amande regarde.
À sentir les saisons passer.
À comprendre la valeur de gestes qui, vus de l'extérieur, semblent minuscules.
Sortir.
Ouvrir les volets.
Toucher la terre.
Planter.
Accepter une présence.
Parler.
Attendre demain.
Il faut tout de même le savoir avant d'ouvrir le livre.
Les Lendemains aborde frontalement la mort du conjoint et la perte d'un bébé.
Ce n'est donc pas une lecture que je conseillerais indistinctement comme un simple roman réconfortant sur le jardinage et la nature.
Selon notre propre histoire et le moment où nous le rencontrons, certaines pages peuvent être particulièrement difficiles.
Un même livre peut faire du bien à une personne…
et être impossible à lire pour une autre à cet instant précis.
Et il n'y a rien d'étrange à cela.
Peut-être est-ce finalement cela que je retiens.
Le jardin ne promet rien à Amande.
Il ne lui dit pas que tout redeviendra comme avant.
Parce que rien ne redeviendra comme avant.
Il lui propose autre chose :
regarder ce qui est encore là.
Puis en prendre soin.
Aujourd'hui.
Et recommencer demain.
Il y a des livres qui nous donnent envie de partir.
D'autres qui nous donnent envie de changer quelque chose.
Et certains nous rappellent simplement que continuer peut déjà être immense.
Les Lendemains parle d'une femme qui a perdu ce qu'elle croyait être son avenir.
Elle ne retrouve pas son ancienne vie.
Elle ne remplace pas ceux qu'elle a perdus.
Elle apprend peu à peu à vivre dans un monde où leur absence existe.
Et pendant ce temps…
un jardin pousse.
Les saisons passent.
Une vieille annotation laissée par une autre main indique ce qu'il faudrait planter.
La terre attend.
Quelque chose germe.
Puis quelque chose fleurit.
Je crois que c'est pour cela que ce roman trouve si naturellement sa place sous le tilleul.
Parce qu'il raconte, à sa manière, une chose que la nature nous montre sans jamais faire de grands discours :
ce qui a existé compte toujours, même lorsque quelque chose de nouveau commence à pousser à côté.
Et parfois, nous n'avons pas encore besoin de savoir à quoi ressemblera notre avenir.
Il suffit peut-être qu'un lendemain redevienne possible.
Puis un autre.
Puis un autre encore.
À bientôt sous le tilleul 🌿