Bonjour et bienvenue sous le tilleul 🌿
En automne, il suffit parfois de regarder par terre.
Sous un chêne, entre les feuilles, apparaissent de petits fruits bruns coiffés de leur cupule.
Des glands.
Nous pouvons en prendre un dans la main.
Le faire rouler entre nos doigts.
Le trouver presque insignifiant.
Et pourtant…
que pourrait devenir ce petit gland si quelqu'un décidait de le mettre en terre ?
Un chêne, peut-être.
Et si l'on recommençait demain ?
Puis après-demain ?
Puis pendant des années ?
C'est précisément cette idée extraordinaire que Jean Giono place au cœur d'un tout petit livre :
L'Homme qui plantait des arbres.
Un récit que je trouve particulièrement beau à découvrir en automne, lorsque les glands sont réellement sous nos pieds et que l'histoire peut quitter les pages du livre pour continuer dehors.
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L'histoire commence en 1913.
Le narrateur marche dans une région désolée des Alpes de Haute-Provence.
Le paysage est rude.
La végétation est rare.
Les villages sont presque abandonnés.
L'eau manque.
C'est dans cet endroit qu'il rencontre un berger solitaire :
Elzéard Bouffier.
L'homme parle peu.
Il vit simplement avec ses moutons.
Mais le soir, le narrateur l'observe faire quelque chose d'étrange.
Bouffier examine des glands.
Il les trie.
Élimine ceux qui ne lui conviennent pas.
Et sélectionne soigneusement les meilleurs.
Le lendemain, il part avec eux.
Pourquoi ?
Pour planter des chênes.
Voilà un passage que j'aimerais vraiment prendre le temps de matérialiser avec les enfants.
Bouffier utilise une tringle de fer pour faire un trou dans la terre.
Il y dépose un gland.
Referme.
Puis recommence.
Ce jour-là, il en plante cent.
Et le narrateur apprend qu'il accomplit ce travail depuis trois ans : dans le récit, Bouffier dit avoir déjà planté 100 000 arbres. Tous n'ont évidemment pas germé ni survécu ; Giono fait justement apparaître ces pertes dans son histoire.
Cent glands.
Essayons de ne pas simplement lire ce nombre.
Regardons-le.
Lors d'une promenade automnale, nous pouvons observer les glands tombés sous les chênes et, là où un petit prélèvement est permis, en prendre quelques-uns pour les étudier.
Mais pour représenter les cent glands de Bouffier sans vider le pied d'un chêne 😂, complétons avec ce que nous avons à la maison :
haricots secs ;
petits cailloux ;
perles en bois ;
jetons ;
ou simplement cent petits cercles dessinés.
Comptons-les par groupes de dix.
10 + 10 + 10 + 10...
Jusqu'à 100.
Voilà déjà une jolie activité mathématique pour les enfants.
Puis regardons notre tas.
Elzéard en plante autant en une seule journée.
Et il recommence.
Voilà le moment où les nombres deviennent vertigineux.
Cent objets tiennent encore devant nous.
Mais 100 000 ?
Essayons de nous représenter cette quantité.
Combien de groupes de 100 faudrait-il ?
1 000.
Nous pouvons prendre notre groupe de cent et demander :
« Imagine maintenant mille tas comme celui-ci. »
Soudain, le chiffre écrit dans le livre prend une autre dimension.
Et c'est une jolie manière de montrer aux enfants que les mathématiques servent aussi à comprendre une histoire.
C'est une chose que j'aime particulièrement dans ce passage.
Giono ne nous raconte pas :
100 000 glands plantés = 100 000 chênes.
Dans son récit, sur ces 100 000 plantations, 20 000 ont levé, puis Bouffier estime qu'il en perdra encore environ la moitié, notamment à cause des rongeurs et des aléas.
Il resterait alors environ 10 000 chênes.
Et voilà une formidable petite expérience mathématique :
100 000 plantés
↓
20 000 levés
↓
environ 10 000 susceptibles de poursuivre leur croissance
Nous pouvons fabriquer trois tas symboliques avec des jetons.
Et poser cette question :
« Est-ce que cela signifie que les 90 000 autres gestes n'ont servi à rien ? »
La réponse n'est pas aussi évidente qu'elle en a l'air.
Voilà probablement ce qui me touche le plus dans le personnage.
Il ne plante pas un gland en attendant devant lui :
« Bon. Tu pousses ? »
😂
Il plante.
Puis recommence.
Il accepte qu'une partie échoue.
Et recommence encore.
La transformation qu'il provoque n'est pas spectaculaire au début.
Elle est faite d'une accumulation de gestes minuscules.
Un trou.
Un gland.
De la terre.
Puis un autre.
Et encore un autre.
Le narrateur revient dans cette région à différentes périodes.
Les années passent.
Et progressivement, le paysage change.
Ce qui n'était presque rien devient une jeune forêt.
Puis les arbres grandissent.
La végétation revient.
L'eau réapparaît.
La vie revient également dans les villages.
L'Université d'Angers souligne justement cette transformation progressive du territoire au fil des visites du narrateur.
Et c'est ici que le livre devient merveilleux à travailler avec des enfants.
Parce qu'il oblige à penser dans une durée qui dépasse :
« Je fais quelque chose aujourd'hui et j'obtiens le résultat demain. »
Prenons une longue bande de papier.
Écrivons :
1913
puis avançons dans le temps en suivant les grandes étapes du récit jusqu'aux dernières visites du narrateur.
À chaque retour, notons :
- état des arbres ;
- présence de l'eau ;
- état des villages ;
- aspect du paysage ;
- évolution de Bouffier.
Nous verrons progressivement la page se remplir de vie.
Au début :
terre aride, villages dépeuplés, peu d'eau.
Puis :
jeunes arbres.
Forêt.
Sources.
Végétation.
Habitants.
Le livre devient une frise de transformation du paysage.
Plions une feuille en deux.
À gauche :
Demandons aux enfants de dessiner le paysage rencontré par le narrateur.
À droite :
Dessiner le même endroit après des années de plantations.
Puis cherchons ensemble les différences.
Combien d'arbres ?
Quelle couleur domine ?
Y a-t-il de l'eau ?
Des animaux ?
Des maisons habitées ?
Des jardins ?
Et posons une question :
« Qu'est-ce qui a changé en premier ? »
Nous commençons à réfléchir aux relations entre les éléments d'un paysage.
C'est l'un des passages les plus intéressants du récit.
Bouffier ne fait pas simplement apparaître des arbres.
Dans l'univers imaginé par Giono, le retour de la végétation accompagne une transformation beaucoup plus large du territoire : l'eau, les plantes et la vie humaine réapparaissent progressivement.
Avec les plus grands, c'est l'occasion de distinguer deux choses :
le récit littéraire, dans lequel Giono construit cette spectaculaire renaissance ;
et les sciences, qui permettent d'étudier réellement les relations complexes entre végétation, sols, eau, biodiversité et climat local.
Le livre peut donner naissance à la question scientifique.
Il ne remplace pas sa réponse.
Et j'aime beaucoup cette distinction en IEF.
Si nous avons déjà découvert le geai des chênes, quelque chose devrait nous sauter aux yeux.
😂
« Mais lui aussi met des glands dans la terre ! »
Exactement.
Et voilà un magnifique parallèle.
Le geai cache ses glands pour constituer des réserves alimentaires.
Il n'a pas pour projet de planter une forêt. Mais certains glands qu'il ne récupère pas peuvent germer et contribuer à la dispersion des chênes.
Elzéard Bouffier, lui, plante volontairement ses glands.
Son intention est précisément de faire pousser des arbres.
Même geste apparent.
Deux intentions complètement différentes.
Voilà ma question préférée pour prolonger les deux activités.
Le geai est-il un jardinier ?
Bouffier en est-il un ?
Pour être jardinier, faut-il vouloir faire pousser quelque chose ?
Ou suffit-il que notre action permette à une plante de pousser ?
Il n'y a pas besoin de chercher immédiatement « la bonne réponse ».
Écoutons les enfants argumenter.
Nous venions de faire :
littérature ;
sciences naturelles ;
et nous voilà maintenant…
en philosophie.
😂
Dans le livre, Elzéard ne plante pas simplement tout ce qu'il ramasse.
Il les observe et les sélectionne.
Lors d'une promenade, regardons nous aussi les glands.
Sans nécessairement les planter.
Comparons :
leur taille ;
leur couleur ;
leur forme ;
leur cupule ;
les éventuels trous ;
les traces laissées par des animaux ;
ceux qui paraissent intacts et ceux qui sont abîmés.
Puis demandons :
« Si tu étais Elzéard, lesquels choisirais-tu ? Pourquoi ? »
L'enfant doit observer avant de décider.
Voilà déjà une démarche scientifique.
Certains glands possèdent un petit trou.
Voilà une nouvelle enquête.
Qui l'a fait ?
Que s'est-il passé à l'intérieur ?
Nous pouvons photographier notre découverte et chercher ensuite à identifier son origine.
Un simple gland nous entraîne alors vers :
les insectes ;
les chaînes alimentaires ;
la reproduction ;
la germination ;
les relations entre espèces.
Une activité en appelle une autre.
Évidemment, après cette lecture, l'envie risque d'être irrésistible.
😂
Nous pouvons tenter une germination avec un gland viable prélevé là où cela est autorisé, en nous renseignant sur les besoins du chêne et sur la bonne manière de procéder.
Mais je ferais surtout de cette expérience un projet d'observation, pas une opération de reboisement improvisée.
Car planter un arbre dehors n'est pas un geste anodin.
Un chêne deviendra potentiellement immense.
Le lieu doit lui convenir.
Le terrain doit nous appartenir ou la plantation doit être autorisée.
Et un écosystème n'a pas nécessairement besoin que nous décidions arbitrairement d'y ajouter un arbre.
Aimer la nature ne signifie pas intervenir partout.
Parfois, cela signifie simplement observer.
Si nous faisons germer un gland à la maison, ouvrons une page spéciale.
Date :
Provenance :
Aspect :
Longueur :
Puis chaque semaine :
racine visible ?
tige ?
nombre de feuilles ?
hauteur ?
dessin ou photographie :
Nous suivons ainsi quelque chose que le livre nous obligeait jusque-là à imaginer :
le temps nécessaire pour devenir un arbre.
Voilà une question formidable.
Une semaine ?
Un an ?
Dix ans ?
Cinquante ans ?
Le récit de Giono s'étend sur plusieurs décennies : le narrateur découvre Bouffier en 1913 et revient observer la transformation du territoire au fil des années.
Prenons alors l'âge de l'enfant.
Demandons :
« Quel âge auras-tu dans dix ans ? »
Puis vingt.
Puis trente.
Si notre gland devenait un chêne…
à quoi ressemblerait-il lorsque tu serais adulte ?
Et voilà soudain que l'enfant ne regarde plus seulement une graine.
Il regarde quelque chose qui pourrait continuer à vivre très longtemps après cette journée d'automne.
Voilà un petit secret que je garderais éventuellement pour après la lecture.
Parce que Giono raconte son histoire d'une manière tellement vraisemblable que nous pouvons parfaitement croire que le narrateur a réellement rencontré cet homme.
Et pourtant :
Elzéard Bouffier est un personnage inventé.
En 1957, Giono l'a lui-même expliqué dans une lettre. Il précisait que son objectif était de faire aimer les arbres et, plus précisément encore, de donner envie d'en planter. Les ressources pédagogiques d'Éduscol reviennent également sur cette dimension fictionnelle et sur la manière dont Giono a entretenu quelque temps l'ambiguïté.
Et voilà une nouvelle enquête passionnante.
Demandons aux enfants avant d'expliquer :
« Est-ce que l'histoire aurait eu exactement le même effet si Giono avait commencé par : “Voici un personnage que j'ai complètement inventé” ? »
Peut-être pas.
En donnant à son récit l'apparence d'un témoignage, il lui donne une force particulière.
Nous avons envie de croire qu'un homme a réellement accompli cela.
Et lorsque nous découvrons que Bouffier n'a jamais existé, une question demeure :
cela rend-il le message du livre moins vrai ?
Voilà une formidable discussion avec un enfant plus grand.
Une histoire inventée peut-elle dire quelque chose de vrai sur le monde ?
Giono avait reçu une demande autour d'un personnage extraordinaire ; son texte a été publié en 1953.
À notre tour.
Demandons :
Quelqu'un qui plante des haies ?
Une femme qui restaure toutes les mares d'un village ?
Un enfant qui transforme les terrains abandonnés en jardins ?
Une vieille dame qui construit des refuges pour les animaux ?
Inventons :
son nom ;
son lieu ;
son geste ;
la durée de son action ;
et ce que devient le paysage vingt ans plus tard.
Puis écrivons notre propre petite nouvelle.
Nous venons de passer de lecteurs…
à auteurs.
Nous pourrions évidemment lire Giono n'importe quand.
Mais l'automne lui donne une dimension supplémentaire.
Parce que les glands sont là.
Les chênes sont devant nous.
Les graines tombent.
Le sol se couvre de fruits.
Nous pouvons fermer le livre…
mettre nos chaussures…
sortir…
et tenir dans notre main exactement ce qu'Elzéard Bouffier tient dans la sienne.
Voilà quelque chose qu'aucune fiche pédagogique ne peut remplacer.
Le livre et la saison se répondent.
Si nous avons commencé à observer ou faire germer un gland cet automne, ne terminons pas réellement l'activité aujourd'hui.
Gardons une page dans notre carnet :
Nous retournerons sous les chênes.
Nous chercherons les jeunes pousses.
Nous observerons ce qui a changé.
Et peut-être relirons-nous quelques passages de Giono avec un regard complètement différent.
Parce qu'entre-temps…
nous aurons attendu.
Exactement comme il faut attendre pour voir pousser un arbre.
Après la lecture, il existe un prolongement que je ne voudrais vraiment pas manquer.
En 1987, l'illustrateur et réalisateur Frédéric Back a adapté le récit de Giono en film d'animation. Son site officiel explique que la graine plantée par le berger y devient aussi le symbole de nos actions dont les conséquences peuvent se déployer très longtemps après nous.
Je regarderais le film ( vidéo en fin d'article ) après avoir lu le texte.
Puis je poserais seulement trois questions :
La forêt ressemblait-elle à celle que tu avais imaginée ?
Quel passage est devenu plus fort en images ?
Préfères-tu ce que tu avais fabriqué dans ta tête ou ce que Frédéric Back a dessiné ?
Et nous obtenons encore un nouvel apprentissage :
une même histoire racontée par les mots et par l'image ne produit pas exactement la même expérience.
Je ne chercherais pas forcément à lire immédiatement tout le texte.
Nous pouvons raconter très simplement :
« Un homme choisit de beaux glands. Chaque jour, il en plante. Il recommence encore et encore. Les années passent… et les arbres deviennent une forêt. »
Puis manipuler :
- un gland ;
- une jeune pousse ;
- un chêne.
Et surtout sortir en chercher.
L'idée essentielle suffit :
un tout petit geste répété peut produire quelque chose de très grand.
Là, le livre devient extraordinaire!
Gallimard le recommande à partir de 9 ans et le titre figure parmi les œuvres recommandées pour le cycle 3.
Nous pouvons travailler :
la chronologie ;
le narrateur ;
le personnage fictif présenté comme réel ;
l'évolution du paysage ;
les grands nombres ;
le rapport entre littérature et écologie ;
la patience ;
la notion d'intention ;
le passage du texte au film ;
et cette question immense :
« Qu'est-ce qu'une personne seule peut réellement changer ? »
Sans imposer une réponse.
Le livre est justement là pour la faire mûrir.
J'aime les histoires qui continuent après que nous avons fermé le livre.
Celles qui changent légèrement notre manière de regarder quelque chose que nous connaissions déjà.
Après L'Homme qui plantait des arbres, un gland n'est plus tout à fait seulement un gland.
Il devient une possibilité.
Elzéard Bouffier en choisit un.
Puis un autre.
Puis cent.
Puis recommence.
Il ne transforme pas son paysage en une journée.
Il ne sait pas exactement combien de ses arbres survivront.
Il ne reçoit pas immédiatement la récompense de son travail.
Il accomplit simplement le geste suivant.
Puis le suivant.
Et les années font le reste.
Bien sûr, Elzéard Bouffier n'a jamais existé.
Mais Jean Giono, lui, voulait réellement que son personnage donne envie d'aimer et de planter les arbres.
Et plus de soixante-dix ans après l'écriture du récit, nous sommes peut-être là, un après-midi d'automne, sous un chêne…
avec un enfant qui ramasse un gland.
Peut-être est-ce justement cela, la plus jolie réussite de cette histoire.
Giono a inventé un homme qui plantait des arbres.
Et son personnage, lui, a réellement semé quelque chose chez ses lecteurs.
À bientôt sous le tilleul 🌿