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700 œuvres et 700 façons de regarder : découvrir Pan’Art à la Cité Miroir

Bonjour et bienvenue sous le tilleul 🌿

Il existe une drôle d’habitude lorsque nous entrons dans une exposition.

Nous regardons une œuvre.

Puis presque aussitôt, nous cherchons le petit cartel placé à côté.

Qui l’a faite ?

À quelle époque ?

Avec quelle technique ?

Quel âge avait l’artiste ?

Quelle était son histoire ?

Et parfois, sans même nous en rendre compte, toutes ces informations viennent modifier ce que nous étions simplement en train de regarder.

Cette semaine à Liège, une exposition offre une occasion particulièrement intéressante de faire l’expérience inverse.

Entrer.

Regarder.

Se laisser attirer par une couleur, une matière, une forme ou un visage.

Et seulement ensuite se demander qui se trouve derrière l’œuvre.

Du 2 au 7 octobre 2026, La Cité Miroir accueille Pan’Art, une exposition gratuite réunissant près de 700 œuvres réalisées par des enfants et des adultes en situation de handicap, au sein d’ateliers créatifs issus de nombreuses institutions et associations.

Mais peut-être que la question la plus intéressante à emporter avec nous n’est pas :

« Qu’est-ce qu’une personne en situation de handicap peut créer ? »

Elle serait plutôt :

« Sommes-nous capables de regarder ce qu’elle crée avant de décider dans quelle case ranger son auteur ? »

700 œuvres… ce n’est pas une petite exposition

Sept cents.

Le nombre est presque difficile à imaginer.

Sept cents peintures, dessins, sculptures, photographies, collages, installations, images en mouvement et créations utilisant toutes sortes de matières et de techniques. La Province de Liège annonce cette année la participation de 65 associations.

Autrement dit, il ne s’agit pas d’une petite sélection uniforme présentant une vision unique de « l’art et du handicap ».

Et heureusement.

Parce qu’il n’existe pas davantage une sensibilité artistique liée au handicap qu’il n’existe une façon unique de peindre lorsque l’on est valide.

Certaines œuvres pourront être joyeuses.

D’autres sombres.

Certaines minutieuses.

D’autres explosives.

Certaines figuratives.

D’autres abstraites.

Certaines pourront nous bouleverser.

Certaines nous faire rire.

Certaines nous laisser complètement perplexes.

Et nous avons parfaitement le droit.

Car prendre les artistes au sérieux, c’est aussi leur accorder quelque chose que nous accordons spontanément aux autres :

le droit de ne pas nous plaire.

 

Voilà peut-être le premier piège à éviter

Face à une exposition comme Pan’Art, il pourrait être tentant de tout trouver « formidable ».

Parce que les artistes sont en situation de handicap.

Parce que leur parcours nous touche.

Parce que l’intention de l’exposition est généreuse.

Mais cela peut devenir une autre façon, beaucoup plus discrète, de ne pas regarder réellement les œuvres.

Dire :

« Comme c’est merveilleux qu’ils aient réussi à faire cela ! »

n’est finalement pas tout à fait la même chose que dire :

« Cette toile m’arrête. J’adore ces couleurs. Cette sculpture me met mal à l’aise. Je voudrais comprendre comment cette matière a été travaillée. »

Dans la première phrase, nous regardons surtout le handicap.

Dans la seconde, nous regardons l’art.

Et il me semble que toute la richesse de Pan’Art commence précisément là.

 

Le handicap n’est pourtant pas à effacer

L’idée n’est évidemment pas de faire semblant qu’il n’existe pas.

Pan’Art a justement été créé par la Province de Liège en 2011 pour mettre en valeur des œuvres réalisées par des personnes en situation de handicap et pour ouvrir le regard du public sur des réalités humaines très diverses. Les artistes exposés peuvent vivre avec des handicaps physiques ou sensoriels, des déficiences intellectuelles, des troubles moteurs, de l’autisme, des troubles psychiques ou d’autres situations encore.

Le contexte compte.

L’accessibilité compte.

La possibilité d’entrer dans un atelier compte.

Le regard des autres compte.

Les obstacles rencontrés dans la vie quotidienne comptent.

Mais une personne ne se résume pas davantage à son diagnostic qu’un peintre ne se résume à la couleur de ses yeux.

Et c’est peut-être là que l’art possède une force particulière.

Une œuvre nous remet brusquement devant une personne qui choisit.

Une couleur plutôt qu’une autre.

Une matière.

Un geste.

Un format.

Une répétition.

Un visage.

Une abstraction.

Un détail minuscule.

Un monde entier.

 

Avant de demander « qui l’a fait ? », essayer simplement de regarder

Avec les enfants, j’aimerais beaucoup tenter une petite expérience.

Ne pas commencer par lire les explications.

Choisir une œuvre.

Et observer.

Qu’est-ce que tu as vu en premier ?

Une couleur ?

Une forme ?

Quelque chose qui ressemble à un animal ?

Un visage ?

Un mouvement ?

Est-ce que cette œuvre paraît calme ou agitée ?

Si elle faisait un bruit, lequel ferait-elle ?

Si on pouvait toucher la matière, à quoi s’attendrait-on ?

Quel endroit de l’œuvre aimerais-tu agrandir ?

Et seulement après…

regarder son titre.

Son auteur.

Son contexte.

Je trouve cet exercice passionnant parce qu’il fonctionne d’ailleurs dans presque tous les musées.

Il apprend une chose très simple :

une œuvre n’est pas un questionnaire dont il faudrait trouver la bonne réponse.

Nous pouvons commencer par ressentir.

 

L’art n’a jamais demandé à tout le monde de créer de la même manière

Nous oublions parfois à quel point l’histoire de l’art est remplie de personnes qui ont justement refusé les normes de leur époque.

Des artistes ont peint trop sombre.

Trop coloré.

Trop grossièrement.

Trop simplement.

Trop étrangement.

Ils ont déformé les corps.

Abandonné la perspective.

Collé des journaux sur des tableaux.

Exposé des objets ordinaires.

Peint sans représenter quoi que ce soit de reconnaissable.

Et très régulièrement, quelqu’un a répondu :

« Mais enfin, ce n’est pas de l’art ! »

😂

Ce qui devrait déjà nous rendre un peu prudents lorsque nous pensons savoir exactement à quoi une « vraie œuvre » est censée ressembler.

 

Et non, « art créé par une personne handicapée » ne signifie pas automatiquement « art brut »

Voilà aussi une distinction intéressante à faire.

On entend parfois employer très rapidement l’expression art brut dès qu’une création vient d’une personne considérée comme extérieure aux circuits artistiques habituels.

Mais ce n’est pas un synonyme de « création réalisée par une personne en situation de handicap ».

L’expression art brut possède une histoire particulière, notamment liée à Jean Dubuffet et à son intérêt, à partir du milieu du XXe siècle, pour des créations réalisées en dehors des institutions artistiques traditionnelles.

Un artiste en situation de handicap peut avoir reçu une formation artistique.

Travailler régulièrement dans un atelier.

Développer consciemment une technique.

Connaître l’histoire de l’art.

Ou tout simplement créer dans un cadre collectif accompagné par des artistes.

Pan’Art indique justement que les participants travaillent dans des ateliers créatifs, souvent accompagnés par des professionnels ou des artistes.

Leur coller automatiquement l’étiquette « art brut » reviendrait donc encore une fois à décider ce qu’est leur pratique avant de l’avoir regardée.

 

Ce que permet un atelier artistique

Créer n’est pas uniquement produire un joli objet à accrocher au mur.

Manipuler de l’argile, choisir des couleurs, recommencer un dessin, photographier quelque chose que l’on a remarqué ou construire une installation permet aussi de prendre des décisions.

Et cela paraît banal…

jusqu’à ce que l’on pense au nombre de situations dans lesquelles certaines personnes en situation de handicap voient précisément leur possibilité de décider réduite.

Horaires organisés.

Déplacements dépendants d’autres personnes.

Soins.

Accompagnement.

Institutions.

Contraintes matérielles.

Dans une création, il existe soudain un espace où quelqu’un peut dire :

ici, ce sera rouge.

Non, finalement bleu.

Je veux recommencer.

Je veux laisser comme ça.

Cela n’a rien d’anecdotique.

 

Une exposition sur la différence… mais peut-être surtout sur la singularité

La formule officielle présente Pan’Art comme « l’expo de toutes les différences ».

J’aime pourtant penser que lorsque l’on aura traversé sept cents œuvres, le mot qui restera ne sera peut-être plus seulement différence.

Mais singularité.

Parce que nous sommes tous singuliers.

Simplement, certaines différences sont plus visibles que d’autres.

Et certaines entraînent beaucoup plus d’obstacles dans la société.

La veille de l’ouverture de Pan’Art, La Cité Miroir accueillait d’ailleurs une rencontre consacrée précisément aux handicaps invisibles : difficultés cognitives, maladies chroniques, douleurs invisibles, troubles psychiques… autant de situations qui rappellent que nous ne savons jamais entièrement ce que vit la personne qui se trouve devant nous.

Voilà encore une bonne raison de commencer par regarder sans conclure trop vite.

 

Une question à poser aux enfants : « Est-ce qu’il faut savoir dessiner pour être artiste ? »

J’aime beaucoup cette question parce que les réponses peuvent partir dans tous les sens.

Savoir dessiner quoi ?

Un cheval ressemblant exactement à un cheval ?

Un visage réaliste ?

Une ligne parfaitement droite ?

Et Picasso ?

Et Kandinsky ?

Et Miró ?

Et un sculpteur ?

Et un photographe ?

Et quelqu’un qui fabrique une installation avec du tissu ?

Pan’Art rassemble justement plusieurs disciplines et matériaux.

Nous pouvons donc profiter de l’exposition pour casser doucement cette équation très scolaire :

être bon en art = savoir dessiner quelque chose de reconnaissable.

Créer peut aussi être :

chercher ;

assembler ;

répéter ;

transformer ;

inventer ;

essayer ;

raconter ;

exprimer.

 

Et si une œuvre nous paraît étrange ?

Tant mieux.

😂

Nous n’avons pas besoin de sauver immédiatement les enfants de l’étrangeté.

On peut simplement demander :

« Qu’est-ce qui te semble étrange ? »

Puis :

« Qu’est-ce que tu crois que l’artiste voulait faire ? »

Et même :

« Peut-être qu’on ne le saura jamais. »

C’est aussi cela, regarder de l’art.

Accepter qu’une œuvre ne soit pas toujours immédiatement compréhensible.

Nous sommes tellement habitués à vouloir expliquer aux enfants ce qu’ils doivent voir que nous oublions parfois de leur demander ce qu’eux ont vu.

 

Une exposition peut-elle changer notre regard sur le handicap ?

Probablement pas à elle seule.

Ce serait lui demander beaucoup.

Mais elle peut déplacer quelque chose.

Même légèrement.

Si nous entrons en pensant :

« Je vais voir une exposition réalisée par des personnes handicapées »

et que nous sortons en nous souvenant :

« J’ai adoré cette immense toile bleue »,

« cette sculpture m’a fait rire »,

« j’aimerais connaître davantage cette artiste »,

alors quelque chose s’est peut-être passé.

Pendant quelques minutes, une personne que la société présente souvent d’abord à travers ce qu’elle ne peut pas faire nous aura été présentée par quelque chose qu’elle a créé.

Et la différence est immense.

 

Il se passe aussi autre chose autour de Pan’Art

L’exposition ne se limite pas aux œuvres accrochées.

Le dimanche 4 octobre à 14 h 30, Pan’Art accueille également le concert « Thème et Variation » de Romain Vieslet, musicien et compositeur multi-instrumentiste liégeois.

Des séances pédagogiques consacrées à la sensibilisation au handicap sont également prévues pour les écoles les 5, 6 et 7 octobre, avec l’ASBL Extra & Ordinary People.

Autrement dit, l’idée n’est pas simplement d’exposer.

Elle est aussi de provoquer des rencontres et des conversations.

 

🌿 Le petit défi sous le tilleul : choisir trois œuvres, sans chercher à être d’accord

Si vous allez à Pan’Art en famille, je vous propose un petit jeu extrêmement simple.

À la fin de la visite, chacun choisit :

une œuvre qu’il aimerait emporter chez lui ;

une œuvre qui l’a le plus surpris ;

une œuvre qu’il n’a pas comprise.

Et surtout…

personne n’essaie de convaincre les autres qu’il a raison.

😂

Un enfant peut tomber amoureux d’une œuvre devant laquelle nous n’aurions jamais pensé nous arrêter.

Un adulte peut préférer une toute petite création discrète à une immense peinture spectaculaire.

C’est peut-être même la meilleure leçon artistique de la journée :

nous n’avons pas besoin de regarder tous de la même manière.

 

Informations pratiques

Pan’Art 2026 – L’expo de toutes les différences

La Cité Miroir
Place Xavier Neujean 22
4000 Liège

Du vendredi 2 au mercredi 7 octobre 2026

Entrée gratuite

La Province de Liège annonce l’exposition ouverte de 10 h à 18 h pendant toute la durée de Pan’Art.

Dimanche 4 octobre à 14 h 30 : concert Thème et Variation de Romain Vieslet.

Et avec près de 700 œuvres, peut-être vaut-il mieux ne pas arriver avec l’idée de « tout voir ».

Regarder dix œuvres véritablement vaut parfois mieux qu’en traverser sept cents au pas de course.

 

Sous le tilleul 🌿

Il y aura presque sept cents œuvres dans les salles de La Cité Miroir.

Mais peut-être davantage encore de façons de les regarder.

Avec curiosité.

Avec surprise.

Avec incompréhension parfois.

Avec admiration.

Avec désaccord.

Avec émotion.

Et c’est très bien ainsi.

Parce qu’inclure quelqu’un ne signifie pas admirer automatiquement tout ce qu’il fait.

Cela signifie peut-être quelque chose de beaucoup plus simple et beaucoup plus exigeant :

lui accorder le même droit qu’à n’importe quel autre artiste d’être regardé pour ce qu’il crée.

Alors devant une peinture, une photographie ou une sculpture de Pan’Art, nous pourrions essayer quelque chose.

Ne pas commencer par :

« Quel est son handicap ? »

Mais par :

« Qu’est-ce que cette œuvre me fait regarder autrement ? »

La personne viendra ensuite.

Avec son histoire.

Ses différences.

Ses forces.

Ses fragilités.

Et tout ce qui, comme chacun d’entre nous, ne tiendra jamais entièrement sur un petit cartel accroché au mur.

 

À bientôt sous le tilleul 🌿

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