Bonjour et bienvenue sous le tilleul 🌿
Il existe des poèmes que l’on connaît parfois… sans savoir que l’on les connaît.
Il suffit de quelques mots :
Les sanglots longs
Des violons
De l’automne…
Et immédiatement, quelque chose revient.
Une récitation entendue à l’école.
Une voix à la radio.
Une phrase rencontrée dans un livre.
Ou simplement cette impression que ces vers ont toujours appartenu à l’automne.
Pourtant, Chanson d’automne n’est pas un petit poème décoratif sur les feuilles rousses et les promenades en forêt.
Il parle de mélancolie.
Du temps qui passe.
Du souvenir.
Et d’un homme qui se laisse emporter comme une feuille morte.
Puis, près de quatre-vingts ans après sa publication, ses premiers vers vont connaître une seconde vie totalement inattendue…
au cœur de la Seconde Guerre mondiale.
Voilà beaucoup de choses pour quelques lignes de poésie.
😂
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Paul Verlaine publie Poèmes saturniens en 1866.
Il n’a alors que vingt-deux ans.
Chanson d’automne appartient à ce premier recueil et tient en seulement trois petites strophes.
La première est devenue immensément célèbre :
Les sanglots longs
Des violons
De l’automne
Blessent mon cœur
D’une langueur
Monotone.
À première vue, presque rien.
Pas de grande description de forêt.
Pas de pluie.
Pas de champignons.
Pas de cheminée.
Même pas une seule citrouille, ce qui prouve qu’il est tout à fait possible d’écrire sur l’automne sans épuiser le stock orange du pays.
😂
Et pourtant, en six vers, nous entendons presque la saison.
Parce que Verlaine ne se contente pas de parler de musique.
Il essaie d’en fabriquer avec les mots.
Écoutons :
sanglots longs
violons
automne
mon cœur
langueur
monotone
Les sons se répondent.
Les vers sont très courts.
La phrase se découpe.
Elle avance par petites vagues.
Il y a quelque chose qui retombe sans cesse.
Presque une plainte.
Même si nous ne comprenions pas immédiatement tous les mots, nous sentirions probablement déjà que ce texte n’annonce pas :
« Excellente journée, tout va merveilleusement bien ! »
😂
C’est une idée qui traverse profondément sa poésie.
Chez lui, le son d’un mot compte presque autant que son sens.
Plus tard, il écrira même dans son Art poétique :
« De la musique avant toute chose ».
Cette formule aide à comprendre Chanson d’automne.
La poésie n’y fonctionne pas seulement comme un message à décoder.
Elle doit aussi :
sonner ;
respirer ;
ralentir ;
nous faire sentir quelque chose.
C’est ce que j’aime particulièrement.
Nous pourrions imaginer un musicien quelque part.
Mais le poème ne raconte pas vraiment une scène précise.
Les « violons de l’automne » deviennent presque la voix de la saison elle-même.
Le vent ?
La pluie ?
Un souvenir ?
Une tristesse ?
Tout cela peut se mêler.
Verlaine ne nous explique pas :
« voici exactement pourquoi le narrateur est triste ».
Il nous laisse ressentir cette langueur avant de nous en donner davantage.
Dans la deuxième strophe, quelque chose déclenche la mémoire.
L’heure sonne.
Et le poète pense aux jours anciens.
Voilà peut-être l’une des raisons pour lesquelles ce texte est devenu si intimement lié à l’automne.
La saison n’est pas seulement décrite comme un changement météorologique.
Elle provoque un retour vers le passé.
Les jours raccourcissent.
Une lumière disparaît.
Et avec elle reviennent parfois :
des souvenirs ;
des absences ;
des choses terminées.
L’automne devient presque une saison intérieure.
À la fin du poème, le narrateur est emporté par le « vent mauvais » :
deçà, delà, comme une feuille morte.
L’image est extrêmement simple.
Mais elle transforme complètement le paysage.
La feuille ne choisit plus sa direction.
Elle est prise par le vent.
Et l’homme du poème semble ressentir la même chose.
Comme si :
les souvenirs ;
le temps ;
la tristesse ;
l’emportaient eux aussi.
Nous pouvons parfaitement l’aborder sans commencer par :
« Aujourd’hui, nous allons étudier les procédés stylistiques de Paul Verlaine. »
😂
Lis simplement les six premiers vers à voix haute.
Puis demande :
« Cette poésie te semble-t-elle joyeuse, inquiétante, triste, calme ? Pourquoi ? »
Il est très probable que l’enfant repère déjà :
le son ;
la lenteur ;
les répétitions ;
les mots.
Et seulement après, nous pouvons révéler comment le poète fabrique cet effet.
Une première fois :
très rapidement.
Puis une deuxième :
lentement.
Et une troisième en respectant chaque petit vers.
Le texte change.
Voilà une jolie manière de comprendre qu’en poésie, la façon de dire fait partie de l’œuvre.
Un même ensemble de mots peut devenir beaucoup plus musical simplement grâce au rythme.
C’est presque trop tentant.
Nous pouvons lire le début du poème…
puis écouter quelques minutes d’une œuvre pour violon.
Pas pour trouver « la musique officielle de Verlaine ».
Elle n’existe pas.
Simplement pour comparer :
qu’est-ce qu’un violon peut faire ressentir que les mots essaient ici d’imiter ?
Longueur des notes.
Vibrations.
Lamento.
Tension.
Douceur.
Tout à coup, littérature et musique commencent à se parler.
Et là, l’histoire devient absolument extraordinaire.
Nous quittons Verlaine en 1866.
Nous avançons jusqu’en 1944.
Pendant l’Occupation, la BBC diffuse depuis Londres des émissions destinées à la France.
Au milieu des informations, des messages personnels apparemment absurdes sont régulièrement diffusés.
Des phrases du genre :
« La girafe porte une cravate bleue. »
Bon.
Je caricature légèrement.
😂
Mais l’idée est là.
Pour la plupart des auditeurs, ces phrases n’ont aucun sens.
Pour certains réseaux de Résistance…
elles constituent des messages codés.
À l’approche du Débarquement de Normandie, des lignes de Chanson d’automne sont utilisées dans des messages radiophoniques destinés à certains résistants français.
Les premiers mots :
« Les sanglots longs des violons de l’automne… »
puis :
« Blessent mon cœur d’une langueur monotone… »
servent dans ce système d’alerte lié à l’imminence d’opérations de sabotage et au débarquement allié.
Et voilà comment un poème publié près de quatre-vingts ans auparavant se retrouve soudain écouté…
non plus seulement par des lecteurs de poésie,
mais par des personnes attendant un signal clandestin.
Et voici un détail historique assez étonnant : le message diffusé par la BBC ne reprenait pas exactement les mots de Verlaine !
Le poète avait écrit « Blessent mon cœur d'une langueur monotone ».
Mais à la radio, les résistants ont entendu « Bercent mon cœur d'une langueur monotone ».
Un seul verbe avait changé !
Cette différence est souvent rapprochée d'une adaptation chantée du poème par Charles Trenet.
Comme quoi, même un texte aussi célèbre peut connaître quelques transformations au fil de ses voyages dans l'histoire.
Une radio.
La France occupée.
Des phrases diffusées depuis Londres.
Et soudain…
des mots connus.
Verlaine.
Mais cette fois, ils ne signifient plus seulement :
automne ;
mélancolie ;
souvenir.
Ils signifient aussi :
préparez-vous.
L’écart est vertigineux.
L’histoire a parfois été racontée ainsi :
la BBC aurait diffusé Verlaine,
toute la Résistance française aurait entendu,
et tout le Débarquement aurait commencé grâce à ces deux vers.
C’est beaucoup plus romanesque…
mais aussi beaucoup trop simple.
😂
Les messages codés de la BBC étaient nombreux et destinés à des groupes précis.
Les vers de Verlaine ont bien été utilisés dans le contexte des préparatifs du Débarquement, mais ils constituaient un élément d’un système beaucoup plus vaste de communications et d’opérations clandestines.
Cette nuance rend d’ailleurs l’histoire encore plus intéressante.
Parce qu’il ne s’agit pas d’une légende complètement inventée.
Il existe un véritable épisode historique…
qui a simplement été beaucoup romancé avec le temps.
Parce qu’un texte connu possède plusieurs avantages.
Il peut sembler parfaitement innocent à quelqu’un qui ignore le code.
Une phrase littéraire diffusée à la radio n’a rien d’impossible.
Et surtout…
elle peut être facilement reconnue par celui qui l’attend.
Cela transforme la poésie en une drôle de petite cachette.
Les mêmes mots possèdent alors deux vies :
leur sens littéraire
et
leur sens secret.
Écrivons sur deux papiers :
« Les sanglots longs des violons de l’automne »
et
« Demain, commencez les opérations prévues ».
Puis demandons :
« Si un ennemi écoute la radio, quel message paraît le moins suspect ? »
Nous comprenons immédiatement l’intérêt d’un code.
Et nous pouvons ensuite inventer nos propres messages.
« Les pommes sont mûres dans le verger. »
Pourrait signifier :
rendez-vous à quatre heures.
« Le chat dort sous la fenêtre. »
Pourrait signifier :
le trésor est caché.
Il faudra probablement rappeler aux enfants de ne pas créer un réseau clandestin domestique complet derrière notre dos.
😂
Voilà quelque chose de fascinant dans l’histoire culturelle.
Verlaine n’écrit évidemment pas Chanson d’automne en pensant :
« ceci servira un jour à envoyer des messages codés pendant une guerre mondiale ».
Son texte lui échappe.
Il entre dans la culture.
Des générations le lisent.
L’apprennent.
Le citent.
Puis quelqu’un l’utilise dans un contexte que son auteur n’aurait jamais pu imaginer.
C’est aussi cela, la vie d’une œuvre.
Probablement parce que plusieurs choses se sont additionnées.
D’abord, ils sont extraordinairement mémorisables.
Courts.
Musicaux.
Sonores.
Ensuite, ils appartiennent depuis longtemps au patrimoine scolaire et littéraire français.
Et enfin, leur histoire pendant la Seconde Guerre mondiale leur a donné une seconde couche de célébrité.
Un enfant peut donc les rencontrer :
dans un recueil de poésie ;
dans un manuel ;
dans un documentaire historique ;
dans un film sur la Résistance.
Peu de poèmes réussissent à vivre aussi facilement dans plusieurs univers.
Pas parce que l’automne doit déjà être gris et entièrement dépouillé.
Au contraire.
Nous sommes encore au début du mouvement.
Les arbres commencent à changer.
Et les feuilles à tomber.
Les journées raccourcissent.
Et peut-être entendons-nous davantage le vent.
Nous pouvons donc lire Verlaine…
puis sortir.
Et demander :
« Est-ce que l’automne que nous voyons ressemble à celui du poème ? »
Peut-être pas.
Et cette différence est intéressante.
Voilà une remarque importante.
Le poète n’affirme pas :
« tous les automnes sont tristes ».
Il utilise la saison pour exprimer quelque chose de lui-même.
Nous pouvons parfaitement sortir le même jour et penser :
« Moi, l’automne me rend heureux. »
La littérature n’explique pas ce que nous devons ressentir.
Elle nous permet de rencontrer ce que quelqu’un d’autre a ressenti.
Pas besoin d’imiter parfaitement Verlaine.
Choisissons seulement :
un son ;
une sensation ;
un mouvement.
Par exemple :
le bruit des feuilles ;
la pluie ;
un oiseau ;
le vent ;
les pas.
Puis trois ou six petits vers.
Le vent léger
Dans les noyers
Fait tout frémir…
Voilà.
Pas besoin d’obtenir un nouveau chef-d’œuvre de la littérature française avant le goûter.
😂
Le but est simplement de découvrir que les mots peuvent eux aussi produire :
un rythme ;
un bruit ;
une atmosphère.
Choisissons :
OU
ON
AN
I
Puis cherchons des mots qui contiennent ce son.
Avec ON :
saison ;
violon ;
long ;
maison ;
frisson.
Et soudain, nous comprenons très concrètement comment un poète peut créer des échos entre ses mots.
La poésie cesse d’être seulement :
« quelque chose qu’il faut comprendre ».
Elle devient aussi :
quelque chose que l’on écoute.
Ne pas commencer par analyser.
Commencer par entendre.
Lire.
Relire.
Dire à voix haute.
Même fermer les yeux.
Puis seulement demander :
« Qu’est-ce qui fait que ça sonne comme ça ? »
Nous découvrirons les répétitions.
Les sonorités.
Les petits vers.
Les mots longs ou courts.
Cette musique intérieure du texte.
J’aime beaucoup garder cette partie comme surprise.
Nous venons de lire un texte intime.
Presque fragile.
Puis nous révélons :
« Des décennies plus tard, certains de ces mots ont été attendus à la radio parce qu’ils annonçaient qu’une immense opération militaire approchait. »
Le contraste est tellement fort qu’il donne immédiatement envie d’en savoir davantage.
La poésie vient de rencontrer l’Histoire.
C’est souvent ainsi avec les œuvres.
Nous apprenons quelque chose.
Puis nous revenons au texte.
Et il a changé.
Évidemment…
les mots sont identiques.
C’est nous qui avons changé.
Nous entendons maintenant :
Verlaine ;
l’automne ;
les violons ;
mais aussi une radio clandestinement écoutée en 1944.
Tout cela tient désormais dans les mêmes lignes.
Lire seulement les six premiers vers de Chanson d’automne.
Une fois normalement.
Une deuxième fois très lentement.
Puis une troisième en essayant simplement d’écouter les sons.
Ensuite, choisir ensemble :
le mot le plus musical ;
le mot le plus triste ;
le mot qui fait le plus penser à l’automne.
Et seulement après…
raconter l’incroyable seconde vie de ces vers pendant la Seconde Guerre mondiale.
Enfin, inventer un message codé poétique.
Une phrase parfaitement innocente…
qui signifie secrètement autre chose.
Nous aurons alors fait en quelques minutes :
de la poésie ;
de l’écoute ;
du vocabulaire ;
de l’histoire ;
et probablement commencé à organiser un réseau d’espionnage dans le salon.
😂
Il est assez extraordinaire de penser que quelques vers écrits par un jeune poète en 1866 aient traversé autant de vies.
D’abord une chanson mélancolique.
Quelques mots pour dire :
la saison ;
le souvenir ;
le temps qui passe.
Puis un texte appris, récité, transmis.
Et presque quatre-vingts ans plus tard…
des paroles attendues à la radio dans une Europe en guerre.
Aujourd’hui encore, il suffit souvent de commencer :
« Les sanglots longs… »
pour que quelqu’un complète :
« des violons de l’automne… »
Peut-être est-ce cela, finalement, un texte devenu patrimoine.
Une œuvre qui n’appartient plus seulement au moment où elle a été écrite.
Elle voyage.
Elle change de contexte.
Elle accumule des souvenirs qui n’étaient pas les siens au départ.
Et elle continue pourtant à faire ce que Verlaine lui demandait déjà :
sonner.
Alors en ce début d’octobre, avant que les arbres ne soient vraiment dépouillés, prenons quelques minutes pour écouter les mots.
Nous entendrons peut-être :
un violon ;
un souffle ;
une feuille qui tombe ;
une tristesse ancienne.
Et, quelque part derrière tout cela…
l’écho lointain d’une radio de 1944.
À bientôt sous le tilleul 🌿