Il est 20 heures.
Nous rentrons à la maison.
La Lune est visible entre deux immeubles.
Un enfant la regarde depuis la voiture ou le trottoir.
Quelques mètres plus loin, il lève de nouveau les yeux.
Elle est encore là.
Et soudain :
« Mais pourquoi la Lune nous suit ? »
Nous pourrions répondre.
Chercher rapidement l'explication.
Dire quelques phrases.
Et continuer notre chemin.
Mais nous pourrions aussi répondre :
« Oh… ça, c'est une sacrée question. On la met dans notre boîte ? »
Et voilà comment la Lune vient de s'inviter dans notre programme.
Sans progression préparée.
Sans fiche.
Sans que personne ait décidé que mardi à 10 h 15 serait consacré aux mouvements apparents des astres. 😉
Simplement parce qu'un enfant a levé les yeux.
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Les enfants posent énormément de questions.
Certaines sont faciles.
Pourquoi il faut mettre des chaussures ?
D'autres beaucoup moins.
Où vont les fourmis quand elles rentrent dans leur trou ?
Pourquoi la Lune nous suit ?
Est-ce que les poissons boivent ?
Pourquoi les feuilles tombent ?
Comment les gens faisaient avant les frigos ?
Pourquoi cette maison est beaucoup plus vieille que la nôtre ?
Est-ce qu'on parlait français au temps des chevaliers ?
Et puis il y a les questions qui surgissent exactement lorsque nous sommes en train de porter trois sacs, de chercher les clés et d'empêcher le petit dernier de partir dans la direction opposée. 😂
Nous répondons :
« Attends, on regardera tout à l'heure. »
Et parfois…
nous oublions.
La boîte à questions sert simplement à cela :
attraper les questions avant qu'elles ne s'envolent.
Pas besoin de grand-chose.
Une boîte à chaussures fera parfaitement l'affaire.
Une ancienne boîte en bois.
Un bocal à large ouverture.
Une petite corbeille.
Ou même une enveloppe accrochée au mur.
On peut la décorer ensemble si les enfants en ont envie.
À côté, gardons :
des petits morceaux de papier,
un crayon,
et éventuellement quelques cartes déjà découpées.
Lorsqu'une question apparaît, nous l'écrivons avec les mots de l'enfant.
C'est important.
Si l'enfant demande :
« Où va le soleil quand il fait nuit ? »
je n'écrirais pas :
Étudier la rotation de la Terre sur son axe.
😂
J'écrirais exactement :
« Où va le soleil quand il fait nuit ? »
Parce que c'est sa question.
Et c'est à partir d'elle que nous allons chercher.
Il dicte.
Nous écrivons.
Il peut éventuellement faire un petit dessin à côté.
Une Lune.
Une fourmi.
Un escargot.
Une maison.
Et si un enfant plus grand veut écrire lui-même sa question, évidemment, laissons-le faire.
Peu importe les fautes.
Nous ne sommes pas en train de faire une dictée déguisée.
Nous sommes en train de conserver une pensée.
Imaginons maintenant que cette question sorte de la boîte.
Que faisons-nous ?
Première possibilité :
donner immédiatement la réponse.
Mais ce serait dommage de s'arrêter là.
Nous pouvons commencer par demander :
« Toi, qu'est-ce que tu en penses ? »
Peut-être l'enfant dira-t-il :
« Parce qu'elle bouge avec nous. »
Ou :
« Parce qu'elle est tellement loin qu'on dirait qu'elle reste au même endroit. »
Ou quelque chose de totalement inattendu.
Notons éventuellement son hypothèse.
Puis enquêtons.
Cherchons un livre sur la Lune.
Observons-la depuis plusieurs endroits.
Regardons ce qui se passe avec des objets très éloignés pendant que nous nous déplaçons.
Dessiner la scène peut également aider à réfléchir.
Et voilà qu'une seule petite question ouvre la porte à :
- l'astronomie,
- la représentation de l'espace,
- la recherche documentaire,
- l'écriture,
- le dessin,
- et l'expression orale.
Pas mal pour une question posée sur le chemin du retour.😉
Autre semaine.
Une petite main plonge dans la boîte.
Cette fois :
« Où vont les fourmis quand elles entrent dans leur trou ? »
Avant de chercher une vidéo montrant l'intérieur d'une fourmilière…
sortons.
Trouvons des fourmis.
Observons.
Où vont-elles ?
Reviennent-elles ?
Transportent-elles quelque chose ?
Se déplacent-elles seules ?
Peut-on repérer leur chemin ?
Combien de temps faut-il à une fourmi pour aller d'un point à un autre ?
Nous pouvons dessiner ce que nous voyons.
Puis chercher un livre documentaire pour découvrir ce que nos yeux ne peuvent pas voir sous terre.
Voilà que nous avons touché :
aux sciences naturelles,
à l'observation,
au dessin,
au vocabulaire,
à la mesure du temps,
et peut-être même aux mathématiques.
La question de l'enfant a construit la séance.
Je crois qu'il faut être prudents avec les bonnes idées.
Parce que nous, adultes, possédons un talent assez remarquable pour transformer une jolie idée en programme militaire. 😂
La boîte contient douze questions ?
Inutile de décider qu'il faudra absolument traiter les douze avant vendredi.
Laissons-les attendre.
Une question par semaine peut suffire.
Deux si nous en avons envie.
Certaines demanderont dix minutes.
D'autres nous accompagneront pendant plusieurs jours.
Et certaines resteront dans la boîte très longtemps.
Ce n'est pas grave.
La boîte n'est pas une liste de devoirs.
C'est une réserve de curiosité!!!
Il y a aussi quelque chose que j'aimerais transmettre aux enfants grâce à cette boîte :
un adulte n'est pas obligé de tout savoir.
Un enfant demande :
« Pourquoi les pigeons bougent la tête quand ils marchent ? »
Et nous ne savons pas.
Nous pouvons dire :
« Je ne sais pas. »
Puis ajouter :
« On cherche ? »
Je trouve cette réponse merveilleuse.
Parce qu'elle montre que ne pas savoir n'est pas un échec.
C'est simplement le début d'une recherche.
Selon la question, nous pouvons changer complètement de méthode.
Parfois, un livre documentaire suffira.
Une autre fois, nous irons à la bibliothèque.
Nous pourrons réaliser une expérience.
Observer dehors.
Faire pousser quelque chose.
Dessiner.
Construire une maquette.
Regarder une carte.
Interroger quelqu'un qui connaît le sujet.
Visiter un musée.
Écouter un podcast ou regarder un documentaire choisi.
Comparer plusieurs sources avec les plus grands.
Et voilà une compétence formidable :
apprendre qu'on ne cherche pas toutes les réponses de la même manière.
Pour savoir si les fourmis empruntent toujours le même chemin, nous pouvons observer.
Pour découvrir ce qui se trouve au centre de la Terre…
creuser le jardin risque d'être un peu long. 😂
Il faudra probablement ouvrir un livre!
Certaines questions se prêtent merveilleusement aux expériences.
Pourquoi certains objets flottent-ils ?
Sortons une bassine.
Pourquoi la glace fond-elle ?
Prenons deux glaçons et plaçons-les dans des conditions différentes.
Est-ce que toutes les graines poussent ?
Plantons-en.
Pourquoi notre ombre change-t-elle de place ?
Traçons son contour à plusieurs moments de la journée.
Nous ne cherchons plus seulement une information.
Nous essayons de produire une observation.
Et cela change énormément la relation au savoir.
Imaginons :
« D'où viennent les bananes ? »
Nous pouvons regarder l'étiquette.
Chercher le pays.
Le placer sur une carte.
Comparer le climat avec le nôtre.
Regarder la distance.
Découvrir comment les fruits arrivent jusqu'à nous.
Une question née au petit-déjeuner vient de nous emmener à plusieurs milliers de kilomètres.
Ou :
« Pourquoi parle-t-on français ici et néerlandais ailleurs en Belgique ? »
Et nous voilà partis vers une carte linguistique, l'histoire et la géographie de notre propre pays.
La curiosité possède décidément un drôle de sens de l'itinéraire. 😉
Prenons :
« Comment les oiseaux savent-ils où aller lorsqu'ils migrent ? »
Après nos recherches, l'enfant peut raconter ce qu'il a compris.
À l'oral d'abord.
Puis éventuellement à l'écrit.
Il peut rédiger :
un petit texte documentaire,
une fiche,
une histoire racontée par un oiseau migrateur,
une lettre,
quelques phrases,
ou simplement une légende sous un dessin.
Avec un enfant plus grand, nous pouvons chercher du vocabulaire nouveau.
Lire plusieurs documents.
Résumer.
Comparer les informations.
Reformuler.
Et tout cela est bien du français.
Simplement, le français est ici au service de quelque chose que l'enfant voulait comprendre.
Et pourquoi les recherches devraient-elles toujours finir par une fiche ?
Après avoir observé la Lune, nous pouvons la peindre.
Après avoir découvert les fourmis, construire une fourmilière en argile.
Après avoir étudié les fonds marins, fabriquer un paysage sous-marin.
Après une question sur les vitraux d'une église, expérimenter les couleurs transparentes.
L'art peut devenir une manière de représenter ce que nous avons découvert.
Et parfois même une nouvelle question naîtra pendant la création.
Imaginons qu'un enfant demande :
« Combien de temps met une fourmi pour traverser cette pierre ? »
Chronomètre.
Mesure.
Comparaison.
Tableau.
Ou :
« Combien d'étages fait cette tour ? »
Comptage.
Estimation.
Ou encore :
« Combien de kilomètres fait la Lune autour de la Terre ? »
Avec un enfant plus grand, nous voilà face à de très grands nombres.
Ce que j'aime ici, c'est que nous n'avons pas décidé :
« Aujourd'hui, nous devons absolument faire des mathématiques. »
Une situation nous a donné une raison d'en utiliser.
Et c'est probablement là que les choses deviennent les plus intéressantes.
Nous tirons :
« Où vont les fourmis ? »
Nous découvrons la fourmilière.
Puis un enfant demande :
« Mais qui est leur chef ? »
Puis :
« Toutes les fourmis sont-elles des filles ? »
Puis :
« Est-ce qu'elles dorment ? »
Nous avions une question.
Nous en avons maintenant quatre. 😂
Bienvenue dans la boîte à questions qui se remplit plus vite qu'elle ne se vide.
Mais c'est justement bon signe.
Une réponse intéressante ne ferme pas toujours une question.
Parfois, elle en ouvre dix autres.
Après une enquête, nous pouvons garder une petite trace.
Une photographie.
Un dessin.
Quelques phrases.
Une page dans un carnet.
La question collée en haut et la réponse trouvée dessous.
Une expérience photographiée.
Un ticket de musée.
Mais là encore, je ne crois pas nécessaire de fabriquer systématiquement une production.
Nous pouvons aussi avoir cherché quelque chose…
compris…
discuté…
et continuer notre journée.
Un apprentissage n'a pas besoin d'une feuille remplie pour avoir existé.
Non.
Et je trouve important de le préciser.
Laisser une place aux questions de l'enfant ne signifie pas lui demander de décider seul de tout ce qu'il doit apprendre.
Il existe des apprentissages structurés qui demandent de la continuité.
Lire.
Écrire.
Construire le nombre.
Apprendre certaines notions mathématiques.
Développer progressivement des compétences.
Notre boîte ne remplace pas nécessairement tout cela.
Elle apporte autre chose :
une porte laissée ouverte dans notre programme.
Une place pour l'imprévu.
Une place pour ce qui n'était pas prévu dans notre progression…
mais qui vient de devenir important parce qu'un enfant s'est demandé :
« Pourquoi ? »
À la rentrée, nous pensons beaucoup aux fournitures.
Aux livres.
Aux emplois du temps.
Aux programmes.
Aux objectifs.
Aux notions à travailler.
Et tout cela peut être utile.
Mais peut-être pourrions-nous ajouter quelque chose de beaucoup plus simple sur notre étagère.
Une boîte vide.
Avec écrit dessus, si nous le souhaitons :
Nos questions.
Vide le premier jour.
Puis une première question.
Une deuxième.
Une cinquième.
Une vingtième.
Et au fil des mois, elle deviendra peut-être l'un des objets les plus précieux de notre espace d'apprentissage.
Parce qu'elle contiendra quelque chose qu'aucun programme préparé à l'avance ne peut entièrement prévoir :
ce que nos enfants ont réellement envie de comprendre du monde.
C'est aussi quelque chose que j'aime profondément dans l'IEF.
La question importante peut arriver à 10 heures.
Mais aussi à 18 h 30.
Pendant le bain.
Au supermarché.
Dans le bus.
En regardant une araignée.
En cuisinant.
En passant devant un chantier.
Ou juste avant de dormir, au moment où nous pensions enfin éteindre la lumière :
« Maman… comment on sait que les dinosaures ont vraiment existé ? »
Ah.
😂
Nous ne sommes pas obligés de commencer une enquête paléontologique à 21 h 07.
Mais nous pouvons répondre :
« Celle-là, on la garde pour demain. »
Et glisser la question dans la boîte.
Peut-être qu'à la fin de l'année, notre boîte sera abîmée.
Un peu trop pleine.
Des papiers pliés dans tous les sens.
Des questions auxquelles nous aurons répondu.
D'autres que nous aurons oubliées.
Et certaines qui nous feront rire :
« Pourquoi les escargots n'ont-ils pas de chaussures ? »
Mais j'aimerais surtout pouvoir regarder cette boîte et y voir une trace de l'année.
Pas seulement :
ce que nous avons enseigné.
Mais aussi :
ce que les enfants ont demandé.
Parce qu'un programme raconte ce que nous avons décidé de transmettre.
Les questions d'un enfant racontent autre chose.
Elles racontent le monde tel qu'il est en train de le découvrir.
Une fourmi devient mystérieuse.
La Lune semble nous poursuivre.
Un vieux bâtiment demande qui vivait là avant nous.
Une plume trouvée par terre soulève la question du vol.
Et chaque :
« Pourquoi ? »
est finalement une toute petite porte.
Nous pouvons répondre rapidement et la refermer.
Ou parfois…
l'ouvrir ensemble et regarder où elle mène.
Je crois que notre boîte à questions servira surtout à nous rappeler cela :
dans l'éducation d'un enfant, nous pouvons préparer beaucoup de chemins… mais il est bon de lui laisser aussi le droit d'en découvrir quelques-uns lui-même.
À bientôt sous le tilleul 🌿