Bonjour et bienvenue sous le tilleul 🌿
Si je vous dis :
impressionnisme,
quels noms apparaissent immédiatement ?
Monet.
Renoir.
Pissarro.
Sisley.
Peut-être Degas.
Et probablement quelque part dans notre tête :
un jardin couvert de nymphéas ;
une gare noyée de vapeur ;
une jeune femme sous une ombrelle ;
et beaucoup, beaucoup de lumière.
😂
Nous avons tellement appris à raconter l’impressionnisme comme une aventure française que nous pourrions presque croire qu’une frontière nette séparait Paris du reste de l’Europe artistique.
Sauf que…
les peintres voyageaient.
Les œuvres circulaient.
Les artistes s’invitaient dans des expositions.
Les critiques écrivaient.
Les idées franchissaient les frontières.
Et à la fin du XIXᵉ siècle, Bruxelles était justement l’un des endroits où l’art moderne bouillonnait particulièrement.
C’est cette histoire un peu moins connue que raconte la grande exposition L’impressionnisme, une histoire belge, ouverte depuis le 9 octobre à La Boverie, à Liège.
Et je dois avouer qu’elle m’intrigue énormément.
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À l’occasion des dix ans de La Boverie, l’exposition rassemble près de 150 œuvres provenant de collections belges et internationales.
Et son idée n’est pas simplement de poser quelques peintres belges à côté de Monet pour pouvoir dire :
« Nous aussi ! »
😂
Elle cherche plutôt à montrer comment les artistes installés ou actifs en Belgique ont participé aux grands bouleversements de la peinture européenne de la fin du XIXᵉ siècle.
Dans le parcours apparaissent notamment :
James Ensor ;
Théo Van Rysselberghe ;
Émile Claus ;
mais aussi des artistes françaises et français tels que Monet, Renoir, Pissarro ou Sisley, afin de faire apparaître les échanges plutôt qu’une histoire artistique enfermée dans chaque pays.
Et c’est cela que je trouve passionnant.
On pourrait raconter l’histoire ainsi :
des Français inventent l’impressionnisme ;
les Belges le découvrent ;
puis ils les imitent.
Simple.
Propre.
Et…
beaucoup trop simpliste.
Les peintres belges ont évidemment regardé ce qui se passait à Paris.
Mais ils ont aussi :
voyagé ;
exposé avec des artistes étrangers ;
invité des peintres français à Bruxelles ;
transformé les techniques qu’ils découvraient ;
et développé des recherches très personnelles autour de la lumière et de la couleur.
Des documents conservés par les Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique rappellent d’ailleurs combien Paris et la peinture française furent importants pour des artistes comme Émile Claus, Théo Van Rysselberghe ou Henri Evenepoel, tout en soulignant qu’ils ne se contentèrent pas de copier : ils assimilèrent ces influences et les transformèrent.
À la fin du XIXᵉ siècle, Bruxelles possède une scène artistique extrêmement vivante.
En 1883, un groupe d’artistes fonde Les XX — prononcez simplement Les Vingt.
Le principe ?
Organiser leurs propres expositions et inviter des artistes dont le travail leur paraît intéressant…
sans dépendre constamment des jurys officiels les plus conservateurs.
Autrement dit :
« Puisque vous ne voulez pas forcément de notre art moderne, nous allons créer notre propre salon. »
😂
Parmi les membres et artistes associés au groupe, nous retrouvons notamment :
James Ensor ;
Théo Van Rysselberghe ;
Anna Boch ;
Georges Lemmen ;
Henry Van de Velde.
Et les expositions des XX deviennent un véritable lieu de rencontre avec les avant-gardes européennes.
En 1887, le cercle des XX invite notamment Georges Seurat et Camille Pissarro.
Ce contact est particulièrement important.
Pourquoi ?
Parce qu’à ce moment-là, certains artistes ne se contentent déjà plus de l’impressionnisme tel que Monet ou Renoir l’ont développé.
Ils expérimentent une nouvelle façon de travailler la couleur :
le néo-impressionnisme.
La couleur est divisée en petites touches distinctes.
Les mélanges se font davantage dans l’œil du spectateur que sur la palette.
Ce que nous associons souvent au :
pointillisme.
Cette manière de peindre va trouver en Belgique un terrain particulièrement fertile chez des artistes comme Théo Van Rysselberghe, Willy Finch, Georges Lemmen ou Henry Van de Velde.
Et soudain, notre petite histoire franco-belge devient beaucoup plus intéressante.
Si vous voyez une œuvre de Théo Van Rysselberghe, approchez-vous.
Enfin…
pas au point où le gardien du musée commence à vous suivre.
😂
Mais regardez de près.
Vous pourrez parfois distinguer les petites touches colorées.
Puis reculez.
À distance, elles commencent à se mélanger visuellement.
Une joue n’est plus seulement :
« couleur peau ».
Elle peut contenir :
rose ;
orange ;
vert ;
bleu ;
violet.
Et pourtant notre cerveau reconstitue :
un visage ;
une lumière ;
une atmosphère.
Voilà une merveilleuse expérience à faire avec les enfants.
« Quelles couleurs vois-tu vraiment ? »
Pas :
« De quelle couleur est le visage ? »
Ce n’est pas tout à fait la même question.
Puis il y a James Ensor.
Et avec lui…
ranger les artistes dans des boîtes devient beaucoup plus compliqué.
😂
Ensor s’intéresse énormément :
à la lumière ;
aux couleurs ;
à la vie moderne.
Certaines de ses premières peintures dialoguent avec les recherches contemporaines sur la couleur et l’impression visuelle.
Mais il développe très vite un univers extrêmement personnel :
masques ;
squelettes ;
foules ;
grotesque ;
satire ;
étrangeté.
Il participe d’ailleurs à la création des XX et joue un rôle important dans cette avant-garde bruxelloise.
Dire simplement :
« Ensor = impressionniste belge »
serait donc beaucoup trop réducteur.
Et finalement, c’est une excellente chose.
Une exposition intéressante ne devrait pas seulement nous aider à ranger les artistes.
Elle devrait parfois nous obliger à faire éclater les cases.
Chez Émile Claus, nous trouvons encore autre chose.
Paysages.
Rivières.
Campagnes.
Personnages au travail.
Mais surtout :
la lumière.
Claus est notamment associé au luminisme belge, une manière de peindre très attentive aux effets lumineux et colorés, nourrie par l’impressionnisme mais qui possède ses propres caractéristiques.
Voilà encore quelque chose d’important à raconter aux enfants :
les mouvements artistiques ne sont pas des boîtes fermées avec une date de début et une date de fin.
Un artiste peut :
regarder les impressionnistes ;
être influencé par eux ;
puis partir dans une autre direction.
L’histoire de l’art ressemble beaucoup plus à un réseau de chemins qui se croisent qu’à une ligne droite.
J’aime particulièrement que cette histoire permette également de rencontrer des artistes beaucoup moins spontanément connues du grand public.
Anna Boch, par exemple.
Peintre belge née à Saint-Vaast, près de La Louvière, elle rejoint les XX et s’intéresse elle aussi aux recherches nouvelles autour de la couleur.
Mais elle est aussi restée célèbre pour autre chose :
elle était collectionneuse.
Et elle soutenait les artistes contemporains.
Nous avons donc devant nous une femme qui n’est pas seulement :
« une artiste oubliée à réhabiliter ».
Elle participe activement au monde artistique de son époque.
Et l’exposition permet aussi de croiser des figures comme Juliette Wytsman, Jenny Montigny ou Yvonne Serruys, souvent beaucoup moins présentes dans les histoires simplifiées de l’impressionnisme.
Voilà une question parfaite à poser au musée.
Et la réponse n’est pas :
« il y a des petites touches donc c’est impressionniste ».
😂
Nous pouvons plutôt chercher plusieurs indices.
Les impressionnistes s’intéressent énormément à ce que la lumière fait aux choses.
Une façade blanche n’est pas simplement blanche.
Sous le soleil :
jaune ;
rose ;
bleue dans les ombres.
Dans la brume :
gris perle ;
mauve ;
bleutée.
Au coucher du soleil :
orange ;
violette ;
rouge.
Le sujet ne change pas.
La lumière, elle, change tout.
Avant, une peinture académique pouvait chercher à dissimuler le geste du peintre.
La surface devait sembler parfaitement lisse.
Chez de nombreux impressionnistes :
la touche reste visible.
Nous voyons :
le pinceau ;
la matière ;
les petites juxtapositions.
Le tableau ne cherche plus nécessairement à cacher qu’il est…
un tableau.
Pas besoin de :
roi ;
bataille ;
héros mythologique ;
grande scène biblique.
Les impressionnistes peuvent peindre :
un jardin ;
une promenade ;
une rue ;
un café ;
une rivière ;
une gare ;
des gens qui passent.
La vie moderne devient digne d’être peinte.
L’eau scintille.
Les feuillages vibrent.
La fumée se disperse.
Une foule traverse une rue.
Un ciel change.
Beaucoup de ces peintures semblent essayer de capturer quelque chose qui ne restera pas exactement pareil dans cinq minutes.
C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles elles donnent cette impression de vie.
Pas de questionnaire de quinze questions.
Pas de :
« Donne le nom de l’artiste, son mouvement, sa date de naissance et trois caractéristiques stylistiques. »
Nous sommes au musée, pas à un contrôle surprise.
😂
Je demanderais simplement :
« Où est la lumière ? »
Puis :
« Comment le peintre nous la fait-il voir ? »
Cherchons :
un reflet ;
une ombre ;
une couleur inattendue ;
une zone très brillante ;
une petite touche bleue là où nous pensions voir du gris.
C’est une manière extrêmement simple d’apprendre réellement à regarder.
Devant certaines peintures, regardons très près.
Puis reculons de trois ou quatre pas.
Que se passe-t-il ?
De près :
des taches.
Des traits.
Des points.
Des couleurs parfois étranges.
De loin :
un visage.
Une rivière.
Un arbre.
Une robe.
C’est particulièrement spectaculaire devant les néo-impressionnistes.
Et soudain l’enfant comprend quelque chose que dix minutes d’explication auraient difficilement montré :
notre œil participe à l’image.
Voilà un jeu encore plus intéressant.
L’exposition ne raconte justement pas une histoire où tous les peintres feraient exactement la même chose.
Regardons deux tableaux.
Puis demandons :
« Qu’est-ce qui les rapproche ? »
et
« Qu’est-ce qui les sépare ? »
La couleur ?
La touche ?
Le sujet ?
La lumière ?
Le dessin ?
Tout à coup nous ne cherchons plus à mémoriser une définition.
Nous apprenons à comparer.
Parce qu’elle nous permet aussi de faire quelque chose que j’adore :
rattacher une grande histoire culturelle à l’endroit où nous vivons.
L’impressionnisme cesse d’être :
un chapitre d’un manuel français ;
une salle du musée d’Orsay ;
Monet à Giverny.
Il devient aussi :
Bruxelles ;
Ostende ;
La Louvière ;
les campagnes flamandes ;
les cercles artistiques belges ;
les salons où des peintres français et belges se rencontrent.
Tout à coup, l’histoire de l’art se rapproche géographiquement.
Et ça change énormément notre façon de la percevoir.
Voilà peut-être l’idée la plus intéressante à retenir.
À la fin du XIXᵉ siècle, Bruxelles est un lieu de circulation des idées modernes.
Les salons des XX puis de La Libre Esthétique accueillent des artistes étrangers et mettent en contact plusieurs avant-gardes.
En 1887, Seurat et Pissarro exposent à Bruxelles.
Quelques années plus tard, les recherches autour du néo-impressionnisme ont déjà été adoptées et transformées par plusieurs artistes belges.
Ce n’est donc pas :
Paris invente → Bruxelles copie.
C’est plutôt :
les artistes regardent, voyagent, discutent, empruntent, transforment et renvoient de nouvelles idées dans la circulation européenne.
Beaucoup plus vivant.
Près de 150 œuvres…
cela fait beaucoup.
Et avec des enfants, essayer de regarder sérieusement 150 tableaux est probablement une excellente méthode pour qu’au 47ᵉ quelqu’un annonce :
« J’ai faim. »
😂
Je préférerais partir avec une toute petite mission.
Par exemple :
trouver trois lumières différentes.
Une lumière de soleil.
Une lumière d’intérieur.
Une lumière grise ou brumeuse.
Ou :
choisir chacun son tableau préféré.
Puis expliquer pourquoi.
Il n’existe pas de mauvaise réponse.
« J’aime celui-ci parce que le ciel est rose » est déjà une véritable réaction esthétique.
De retour à la maison…
prenons une pomme.
Oui.
Encore une pomme.
Cézanne avait raison, elles sont extrêmement pratiques pour l’histoire de l’art.
😂
Plaçons-la près d’une fenêtre.
Regardons sa couleur.
Puis déplaçons-la :
au soleil ;
à l’ombre ;
près d’un mur coloré.
Est-elle toujours exactement :
rouge ?
Non.
Nous pouvons alors tenter de dessiner uniquement les couleurs réellement observées.
Voilà une très petite manière de comprendre pourquoi la lumière a tellement passionné les peintres du XIXᵉ siècle.
Parfait.
Ne répondons surtout pas immédiatement :
« Mais non, regarde comme c’est beau ! »
Demandons :
« Et quand tu recules ? »
Puis :
« Pourquoi le peintre aurait-il choisi de faire cela ? »
Le but n’est pas d’apprendre aux enfants quelles œuvres ils doivent aimer.
Le but est de leur donner assez d’outils pour pouvoir construire leur propre regard.
Ils ont parfaitement le droit de sortir d’une salle en préférant :
Ensor à Monet ;
Monet à Van Rysselberghe ;
ou absolument aucun des trois.
L’exposition L’impressionnisme, une histoire belge se tient à La Boverie, parc de la Boverie à Liège, du 9 octobre 2026 au 29 mars 2027.
Elle est accessible du mardi au dimanche, de 10 h à 18 h.
Le tarif standard adulte est actuellement de 18 € ; les 6–25 ans paient 12 €, les enfants de moins de 6 ans entrent gratuitement et un pack famille pour quatre personnes est proposé à 54 € comprenant deux entrées adultes et deux entrées jeunes.
Petit détail utile si vous possédez un museumPASSmusées : cette exposition temporaire est organisée séparément et n’est pas comprise dans le pass, même si celui-ci donne accès à la collection permanente de La Boverie.
Je crois que cette exposition me plaît déjà pour une raison très simple :
elle déplace légèrement une histoire que nous pensions connaître.
L’impressionnisme n’est plus seulement :
Monet ;
Renoir ;
Paris ;
la Seine.
Nous découvrons aussi :
Bruxelles ;
Ostende ;
Théo Van Rysselberghe ;
Émile Claus ;
Anna Boch ;
James Ensor ;
et toute une Belgique traversée par les mêmes questions nouvelles sur :
la lumière ;
la couleur ;
la modernité ;
la liberté de peindre autrement.
Et finalement, c’est peut-être cela qui rend l’histoire de l’art vraiment passionnante.
Lorsque nous cessons de la raconter comme une succession de génies enfermés chacun dans leur atelier…
nous voyons apparaître :
des rencontres ;
des voyages ;
des expositions ;
des amitiés ;
des désaccords ;
des influences.
Un immense réseau d’artistes qui se regardent les uns les autres…
puis inventent quelque chose de nouveau.
Et cette fois, pour découvrir cette histoire-là…
nous n’avons même pas besoin de prendre le train jusqu’à Paris.
Elle nous attend à Liège.
À bientôt sous le tilleul 🌿